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Perspective

Aloha les petits loups,

Comme vous le savez puisque vous me fréquentez tous dans la vraie vie, en ce moment j'ai de fortes connections avec le 115. C'est-à-dire que j'ai entendu en 2 mois plus d'histoires sordides et proprement incroyables qu'en plus de temps à faire autre chose ailleurs.

Ceux qui me voient tous les jours ont déjà entendu eux aussi assez pour ne plus vouloir savoir ce qui se passe parmi ces milliers de personnes qui vivent légèrement en-dessous du seuil de fréquentabilité - ce qui d'ailleurs se retrouve très facilement dans l'image que l'on se fait d'eux, assis par terre dans la rue, résignés et invisibles (puisqu'ils ne tiennent pas debout on ne les voit pas, hé, bananes).

Rien ne tient debout dans toutes ces histoires. Comment se fait-il qu'ils soient autant, avec pourtant des voies d'entrée toutes différentes (cela dit la demande d'asile et l'alcoolisme restent les deux voies les plus sûres pour se retrouver à la rue)? Comment ensuite se fait-il que tout un tas de gens dont moi, motivés plus ou moins exclusivement par l'argent ou leur conscience doivent décider qui des 10 personnes présentant des caractéristiques similaires (en termes d'âge, de temps d'errance, de vulnérabilité et de cette chose si spéciale que l'on pourrait nommer "capacité et volonté de s'en sortir quand même") aura la seule place dont nous disposons aujourd'hui? (J'ai ma petite idée si un jour vous voulez qu'on en parle)

Inutile de vous dire que tout cela tracasserait n'importe quelle personne bien constituée. Du coup, les personnes de ce milieu ont crée à leur manière de petits exutoires. Ainsi, la base de donnée qu'utilise le 115 s'appelle Aloha. Pas mal, non? Aloha, y compris "en cas d’évènements, situations ou individus stressants" dit Wikipedia. Y compris quand "Monsieur doit se faire opérer car son ami lui a mordu l'oreille > demande non pourvue (DNP)". Ou quand "Mme vivait dans une cave où un réseau la force à se livrer à des activités heumheum (nom de code: prostitution). Elle sort de l'hôpital où elle s'est fait enlever l'utérus et doit suivre une chimiothérapie. Un retour à la rue serait très difficile pour Mme qui n'a pas pu se défaire des liens qui l'unissent à son réseau", gentil euphémisme pour dire qu'elle crèvera probablement dans sa cave dans 3 mois si personne n'intervient. J'arrête l'énumération ici, sachez en tout cas que ce dernier exemple est à 7 sur l'échelle du pire, elle-même allant jusqu'à 12 ou 13, 12 étant "personne décédée", j'imagine qu'il doit y avoir un 13 quelque part. 

Ca ressemblerait à ça "M. retrouvé hier soir en flammes par la maraude nord, aspergé d'eau puis déclaré décédé et transféré vers la morgue de Lariboisière où l'on s'est finalement rendu compte qu'il n'était pas tout à fait mort. Transfert vers le service grands brûlés puis refus de prise en charge car priorité service grande maladie contagieuse dont on doit taire le nom puis refus prise en charge car M. aurait attaqué le médecin en le tapant avec sa prothèse infectée, puis refus prise en charge centre d'hébergement car M. a été éloigné définitivement de tous les centres après les avoir incendiés, inondés, infectés et avoir volé les prothèses de ses compagnons de chambre, puis refus prise en charge de la mort elle-même suite à nouvelle immolation par M. qui aurait ramassé un mégot de cigarette et l'aurait jeté dans sa bouteille d'alcool à 90°. Après vérification M. aurait appelé le 115 peu de temps avant pour faire ses adieux et n'aurait eu en échange qu'une place à la Boulangerie. Monsieur aurait indiqué vouloir s'y rendre *par ses propres moyens (PSPM) malgré son absence de jambes* et de fauteuil. Il a en effet précisé avoir "un plan pour être pris en charge définitivement". Contact Pompiers Hôpital Ste Anne Ministère NASA et Dieu pour trouver solution. M. injoignable *suite à ingestion de son téléphone portable pour pouvoir converser avec les oiseaux*. Voir avec réalité si elle ne peut pas atténuer son effet."

Vous rigolez mais tout cela est arrivé, séparément certes, mais est arrivé.

Ce qui est aussi utile, c'est le ton très neutre qui est utilisé pour décrire les évènements. Les personnes du 115 ont souvent de grandes difficultés à suivre ce que leur racontent les personnes, mais retranscrivent fidèlement tout ce qui leur est indiqué. D'où les histoires invraisemblables dont vous venez de lire un exemple (fictif). Et puis, c'est toujours plus facile de se détacher, voire de rire d'une DNP, d'un PSPM ou d'un refus de PEC (prise en charge) que d'un "mais bordel vous vous rendez compte? Je vais dormir dehors, il fait -3°C et j'ai des problèmes cardiaques! Comment pouvez-vous me dire qu'il n'y a pas de place? *Comment faites-vous pour vous regarder dans la glace quand vous me laissez avec mes enfants dehors*?"

Eh oui, comment peut-on? 

Alors on se rassure, on ouvre Aloha, c'est toujours mieux que Demerden-Sie sich, on lit des blogs mignons faits par des enfants de moins de trois ans (où sont-ils? Je suis preneuse), on regarde des vidéos de baleines en pleine forme, ou on ouvre son livre et on voit:




Bon ça ne change pas grand-chose, mais en termes de perspective, si.

Je sais, c'est bouleversant..

Sur ce, aloha'n'oil les petits loups

PS: et si vous trouvez que la morale de ce billet est un peu faible, vous n'avez pas tort. Sachez juste que les passages encadrés d'une * sont véridiques et constituent d'authentiques violation de mon contrat (à la clause de confidentialité). 

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